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Théorie des jeux et décision stratégique

Ce que ce chapitre apporte7 points
  • Modéliser une situation stratégique par un jeu sous forme normale (joueurs, stratégies, gains).
  • Construire une matrice des gains à partir d'un énoncé en français.
  • Repérer une stratégie dominante et éliminer les stratégies dominées.
  • Déterminer les équilibres de Nash en stratégies pures par la méthode des soulignements.
  • Calculer une espérance de gain et discuter la solution selon un paramètre de probabilité.
  • Trouver un équilibre en stratégies mixtes par le principe d'indifférence.
  • Traiter l'ignorance des gains de l'adversaire par des types et une croyance.

Tant qu'on décide seul face à la nature, on optimise : on calcule l'espérance de chaque option et on prend la meilleure. Dès qu'il y a quelqu'un en face, qui décide au même moment et qui anticipe le choix, l'optimisation ne suffit plus. La meilleure décision de chacun dépend de celle de l'autre, et réciproquement. La théorie des jeux est l'outil qui débloque cette circularité.

Ce chapitre ouvre le parcours Sciences fondamentales de l'ingénieur, qui avance en trois temps. Décider et mesurer sous incertitude d'abord, des jeux aux lois de probabilité puis aux données réelles. Écrire et évaluer un programme ensuite : comment le structurer, et ce qu'il coûte. Les mathématiques discrètes qui font tourner l'informatique enfin, celles de la cryptographie et des graphes.

Ici les deux joueurs décident en même temps. Le chapitre suivant lève cette hypothèse et remplace la matrice par un arbre.

Décider seul, décider contre quelqu'un

Un serveur tombe en panne avec une probabilité de 3 %. Doubler la machine coûte 4 000 €, la panne en coûterait 200 000 €. On compare 0,03×200000=60000{,}03 \times 200\,000 = 6\,000 € de perte espérée (l'espérance, vue dans le chapitre sur les probabilités) à 4 000 € de dépense certaine, on double la machine, et c'est réglé. La météo, la panne, le hasard : ils ne réagissent pas à la décision.

Il suffit de changer une seule chose. Le prix du serveur de secours n'est plus affiché : il est négocié avec un fournisseur qui sait qu'on a besoin de lui, et qui sait qu'on sait qu'il le sait. Le calcul d'espérance ne tient plus, parce que le prix qui y figure est lui-même le résultat d'une décision prise par quelqu'un qui observe celle de l'acheteur.

Définition

Un jeu sous forme normale est la donnée de trois choses :

  • un ensemble de joueurs (ici deux) ;
  • pour chaque joueur, un ensemble de stratégies, c'est-à-dire les actions entre lesquelles il choisit ;
  • pour chaque combinaison de stratégies, un gain (ou payoff) par joueur.

Le mot « jeu » est trompeur : il n'y a rien de ludique. Une négociation commerciale, un appel d'offres, deux opérateurs qui fixent leurs tarifs, deux équipes qui se partagent une fenêtre de maintenance, tout cela est un jeu au sens technique.

Le critère

On est dans un problème de théorie des jeux dès que le gain d'un acteur dépend de la décision d'un autre acteur qui, lui aussi, choisit. Si l'autre « acteur » est le hasard, on est dans un problème de probabilités, pas de théorie des jeux.

Le jeu sous forme normale

Quand chaque joueur a peu de stratégies et qu'ils décident simultanément, le jeu s'écrit sous forme d'un tableau. Les lignes sont les stratégies du premier joueur, les colonnes celles du second. Chaque case contient le couple de gains : celui du joueur des lignes d'abord, celui du joueur des colonnes ensuite.

L'exemple canonique est le dilemme du prisonnier, sous la forme que les entreprises connaissent le mieux : la guerre des prix. Deux fournisseurs d'électricité répondent au même appel d'offres régional. Chacun fixe son prix de vente sans connaître celui de l'autre : élevé, moyen ou cassé. Les gains sont leurs marges mensuelles, en k€ :

Matrice de gainslignes : Acolonnes : B
A \ BÉlevéMoyenCassé
Élevé
2,2
1,3
0,4
Moyen
3,1
4,4
2,5
Cassé
4,0
5,2
3,3

Souligner d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de A, ligne par ligne celui de B. Puis comparer.

Lire une case avant toute analyse. Premier chiffre : le gain de A. Second : celui de B. La case qui croise la ligne Cassé et la colonne Moyen contient (5,2)(5, 2). Elle se lit en toutes lettres : A casse son prix, B reste au prix moyen, A dégage 5 k€ de marge mensuelle et B seulement 2. La case (Élevé, Cassé) contient (0,4)(0, 4) : A tient son prix élevé pendant que B casse le sien, A ne dégage plus rien et B dégage 4. Chaque case décrit ainsi un mois complet de marché, une fois les deux prix affichés.

Ce qu'il faut regarder ensuite n'est pas la case la plus confortable, mais la façon dont une marge bouge quand un seul des deux fournisseurs change d'avis. Le tableau se lit alors comme le marché fonctionne :

  • casser son prix prend des clients à l'autre : face à un concurrent au prix moyen, passer du prix moyen au prix cassé fait monter la marge de 4 à 5 ;
  • deux prix élevés font fuir les gros clients vers les importations : (2, 2), moins que les (4, 4) du prix moyen ;
  • deux prix cassés partagent le marché à marge réduite : (3, 3), moins bien que (4, 4) également.

La case la plus confortable pour les deux à la fois est donc (Moyen, Moyen), à (4,4)(4, 4). La section suivante montre que ce n'est pas elle que le marché atteint.

L'ordre des chiffres n'est pas une convention libre

Dans (3,1)(3, 1), le 3 est toujours pour le joueur des lignes. Inverser les deux dans une seule case suffit à faire trouver de faux équilibres, et c'est l'erreur la plus fréquente. Écrire A et B en tête du tableau, puis vérifier une case au hasard avant de commencer.

Le fil rouge : le groupe électrogène

Voici une situation type. À une semaine de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques, une couverture nuageuse dense menace de réduire de moitié la production solaire. Marc, responsable du réseau, veut sécuriser l'alimentation. Une panne coûterait 150 k€.

Marc propose de louer un groupe électrogène à 50 k€ au lieu des 70 k€ habituels, avec une clause : le groupe ne sera mis en marche que si la production solaire est insuffisante. Nicole, responsable commerciale de Diesel Pro, peut accepter ces 50 k€ ou insister sur 70 k€, mais dans ce cas Marc annonce qu'il fera tourner le groupe de toute façon, nuages ou pas.

Faire tourner le groupe coûte 55 k€ à Diesel Pro. Les deux écrivent leur prix simultanément : Marc écrit xx, Nicole écrit yy. Si xyx \geq y, la location se fait au prix min(x,y)\min(x, y) ; si x<yx < y, il n'y a pas de location.

On note pp la probabilité que le ciel soit couvert, donc que la production solaire soit insuffisante.

Construire les gains

C'est l'étape qui décide de tout le reste, et c'est celle qu'on bâcle. Côté Marc d'abord, quand la location se fait au prix cc :

  • avec la probabilité pp, le ciel est couvert : le groupe évite une panne à 150 k€, mais Marc paie cc. Son gain vaut 150c150 - c ;
  • avec la probabilité 1p1 - p, le ciel est dégagé : le groupe ne servait à rien, Marc a payé cc pour rien. Son gain vaut c-c.

Son espérance de gain est donc :

E=p(150c)+(1p)(c)=150pcE = p(150 - c) + (1 - p)(-c) = 150p - c

Et s'il n'y a pas de location, Marc subit la panne avec la probabilité pp : son espérance vaut 150p-150p.

Un gain se mesure toujours par rapport à une référence

Ici la référence est « pas de panne, pas de dépense = 0 ». Quand le ciel est couvert, éviter une panne à 150 k€ en payant 50 k€ est donc compté +100+100, pas +150+150 ni 50-50. Une autre référence donnerait d'autres nombres, et ce serait aussi juste, tant qu'elle est la même dans toutes les cases. C'est aussi l'endroit où l'on se trompe le plus souvent, en oubliant la panne évitée dans le compte. Refaire le calcul plutôt que de recopier un corrigé : l'oubli ne se voit qu'en le refaisant.

Pour Nicole, il faut lire la clause avec attention :

  • location à 50 k€ : le groupe ne tourne que si le ciel est couvert. Avec la probabilité pp, elle encaisse 50 et dépense 55, soit 5-5 ; avec la probabilité 1p1 - p, elle encaisse 50 sans rien dépenser. Espérance : p(5)+(1p)(50)=5055pp(-5) + (1 - p)(50) = 50 - 55p ;
  • location à 70 k€ : plus de clause, le groupe tourne dans tous les cas. Elle encaisse 70 et dépense 55, soit 1515 de façon certaine ;
  • pas de location : 00.

La matrice

Il reste à ranger ces trois résultats dans le tableau. Marc choisit la ligne (le prix xx qu'il écrit), Nicole la colonne (le prix yy). Chaque case dit d'abord ce qui se passe, puis donne le couple (gain espéré de Marc ; gain espéré de Nicole), en k€.

Matrice de gainslignes : Marccolonnes : Nicole

Chaque case se lit (gain de Marc ; gain de Nicole), la formule en haut, sa valeur pour p = 0,5 en dessous.

Marc \ Nicoley = 50y = 70
x = 50
location à 50 k€
150p50150p - 50;5055p50 - 55p
25;22,5
pas de location
150p-150p;00
−75;0
x = 70
location à 50 k€
150p50150p - 50;5055p50 - 55p
25;22,5
location à 70 k€
150p70150p - 70;1515
5;15

Choisir une valeur de p. Souligner d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de Marc, ligne par ligne celui de Nicole. Puis comparer.

Trois remarques pour lire le tableau sans se tromper :

  • Une seule case sans location, en haut à droite : c'est la seule où x<yx < y. Marc y garde le risque de panne, d'où 150p-150p, et Nicole ne gagne rien.
  • Les deux cases de la colonne de gauche sont identiques. Dès que Nicole écrit 50, le prix retenu est min(x,y)=50\min(x, y) = 50, que Marc ait écrit 50 ou 70. Ce que Marc écrit ne change alors plus rien.
  • Seule la case en bas à droite ne dépend pas de pp pour Nicole. À 70 k€, le groupe tourne dans tous les cas : ses 1515 sont certains, alors qu'à 50 k€ elle parie sur le ciel.

Le curseur fixe pp et recalcule la valeur de chaque gain. On s'en servira plus bas pour la discussion.

Stratégies dominantes

Avant de chercher un équilibre, on cherche toujours s'il y a plus simple.

Définition

Une stratégie SS domine strictement une stratégie TT pour un joueur si SS lui rapporte strictement plus que TT, quelle que soit la stratégie de l'adversaire. Une stratégie dominée ne sera jamais jouée par un joueur rationnel : on peut la supprimer du tableau.

Retour au tableau des deux fournisseurs, et cette fois du point de vue de A. Le prix de B n'est pas connu au moment de décider : il faut donc envisager les trois cas, colonne par colonne.

  • Si B reste au prix élevé (colonne Élevé), A dégage 2 en restant élevé, 3 au prix moyen, 4 en cassant son prix.
  • Si B passe au prix moyen (colonne Moyen), A dégage 1 en restant élevé, 4 au prix moyen, 5 en cassant son prix.
  • Si B casse son prix (colonne Cassé), A dégage 0 en restant élevé, 2 au prix moyen, 3 en cassant son prix.

La même stratégie arrive en tête dans les trois cas : casser son prix rapporte le plus, quel que soit le prix de B. Cassé est la stratégie dominante de A. Le tableau étant symétrique, B tient exactement le même raisonnement ligne par ligne, et casse son prix lui aussi.

Un piège collectif, et non une erreur de calcul

Les deux cassent leur prix et récoltent (3,3)(3, 3). Or la case (Moyen, Moyen) leur donnait (4,4)(4, 4) : chacun y gagnait un point de marge de plus.

Aucun des deux ne s'est pourtant trompé. Partant de (Moyen, Moyen), A qui casse son prix seul passe de 4 à 5, et B qui casse le sien seul passe de 4 à 5 aussi : dévier est individuellement payant pour l'un comme pour l'autre. Refaire le calcul ne change rien, puisque chacun a raison dans son coin. C'est le résultat commun qui est mauvais, et c'est cela qu'on appelle le dilemme du prisonnier : la guerre des prix en est la version quotidienne.

Dans la réalité, ce qui fait sortir du piège n'est jamais un meilleur calcul, c'est un changement des gains eux-mêmes. Un contrat pluriannuel qui fixe le prix retire simplement la ligne « Cassé » du tableau. Un engagement de qualité de service rend le prix cassé coûteux à tenir, et le chapitre y revient plus bas avec une seconde matrice. Enfin, un appel d'offres qui se rejoue chaque année laisse à l'autre la possibilité de représailles, et une marge perdue l'an prochain pèse contre le point gagné aujourd'hui.

Éliminer, puis recommencer

Supprimer une stratégie dominée change le tableau, et une stratégie qui ne l'était pas peut le devenir. On recommence donc jusqu'à ce que plus rien ne tombe. C'est l'élimination itérée, et elle se fait à la main, sans outil.

Deux enseignes de recharge rapide, A et B, choisissent chacune où installer leur station sur un axe autoroutier : zone Nord, Centre ou Sud. Les gains, en k€ par mois, tiennent compte du trafic de chaque zone et de la clientèle que chaque enseigne capte quand l'autre est proche. A étant la plus connue des deux, le tableau n'est pas symétrique.

Matrice de gainslignes : Acolonnes : B
A \ BNordCentreSud
Nord
3,1
1,2
2,0
Centre
2,1
3,3
0,2
Sud
1,4
0,2
4,1

Souligner d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de A, ligne par ligne celui de B. Puis comparer.

Ici, ce ne sont pas les cases qu'il faut regarder une à une, mais les lignes et les colonnes entières. Une ligne dont tous les gains sont inférieurs à ceux d'une autre ligne est une zone où A ne s'installera jamais, quoi que fasse B, et elle sort du tableau. Le déroulé alterne les deux joueurs, un tour chacun.

Premier tour, B. Pour B, comparer « s'installer au Sud » à « s'installer au Centre », quel que soit le choix de A : ses gains valent (0,2,1)(0, 2, 1) au Sud et (2,3,2)(2, 3, 2) au Centre, soit 2>02 > 0, 3>23 > 2, 2>12 > 1. Le Sud est strictement dominé pour B, il tombe. Autrement dit, la zone Sud ne rapporte jamais à B ce que lui rapporterait le Centre : son trafic est trop faible pour compenser, même quand A s'en éloigne. Côté A, rien ne tombe encore : le Sud lui rapporte 4 quand B s'y trouve aussi, plus que le Nord ou le Centre.

Deuxième tour, A. B n'ira plus au Sud. Pour A, le Sud ne vaut alors plus que (1,0)(1, 0), contre (3,1)(3, 1) pour le Nord. Le Sud tombe pour A. C'est exactement l'effet annoncé : le Sud n'était pas dominé au départ, il l'est devenu parce que la seule situation qui le sauvait, B au Sud, a disparu. Le Sud n'intéressait A que pour capter la clientèle d'un concurrent installé là ; sans ce concurrent, la zone ne vaut plus rien.

Troisième tour, B. A n'est plus qu'au Nord ou au Centre. Pour B, le Nord rapporte (1,1)(1, 1) et le Centre (2,3)(2, 3). Le Nord tombe pour B, alors qu'il lui rapportait 4 face à A au Sud, écarté juste avant.

Quatrième tour, A. B sera au Centre. Pour A, le Nord y rapporte 1 et le Centre 3. Le Nord tombe pour A.

Il reste une seule case, (Centre, Centre), qui rapporte (3,3)(3, 3). Le jeu est dit résoluble par dominance, et cette case est son unique équilibre : les deux enseignes s'installent au centre de l'axe, à quelques sorties l'une de l'autre. C'est un résultat classique, qu'on observe aussi bien pour des stations-service que pour des commerces dans une rue. Deux concurrents qui se disputent une même clientèle finissent souvent côte à côte, au milieu de la zone la plus fréquentée, plutôt que de se partager l'axe.

Le tableau ne se laisse pas toujours faire. Souvent, l'élimination s'arrête avant d'avoir isolé une case : la seconde matrice des fournisseurs, plus bas, en est un exemple. Il faut alors une méthode qui conclut dans tous les cas, celle des meilleures réponses.

Dominante et équilibre de Nash ne sont pas la même chose
  • Une stratégie dominante est la meilleure quoi que fasse l'autre : on la reconnaît en regardant une seule ligne, ou une seule colonne.
  • Un équilibre de Nash est une paire de stratégies, chacune étant la meilleure réponse à l'autre. Il se lit sur une case, pas sur une ligne.

Un jeu peut avoir un équilibre sans qu'aucune stratégie ne soit dominante, et c'est le cas le plus courant. L'inverse est plus simple : si les deux joueurs ont une stratégie dominante, leur croisement est nécessairement un équilibre de Nash.

L'équilibre de Nash

Quand il n'y a pas de stratégie dominante, on cherche les situations stables.

Définition

Un équilibre de Nash est une combinaison de stratégies telle qu'aucun joueur n'a intérêt à changer seul de stratégie, les choix des autres restant fixés. Autrement dit : chaque joueur joue une meilleure réponse à ce que joue l'autre.

La méthode tient en trois gestes, et elle est mécanique.

  1. Colonne par colonne, souligner le meilleur gain du joueur des lignes.
  2. Ligne par ligne, souligner le meilleur gain du joueur des colonnes.
  3. Les cases où les deux gains sont soulignés sont les équilibres de Nash.

Elle s'applique ici à une seconde version de l'appel d'offres. Le client principal exige désormais un engagement de qualité de service qu'un prix cassé tient mal : casser son prix face à un concurrent au prix moyen ne rapporte plus que 3 au lieu de 5. Deux cases changent, (Moyen, Cassé) et (Cassé, Moyen), et plus aucune stratégie n'est dominante :

Matrice de gainslignes : Acolonnes : B
A \ BÉlevéMoyenCassé
Élevé
2,2
1,3
0,4
Moyen
3,1
4,4
2,3
Cassé
4,0
3,2
3,3

Souligner d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de A, ligne par ligne celui de B. Puis comparer.

Comparer ce tableau au précédent case par case : seules les deux cases où l'un casse son prix face à un concurrent au prix moyen ont changé. Cette seule inversion suffit à faire disparaître la stratégie dominante, et c'est pour cela que le tableau ne se résout plus à vue.

Souligner d'abord au brouillon, puis demander la correction à la figure : c'est ce geste-là qu'il faut savoir refaire, pas la lecture du résultat. Colonne Élevé, le meilleur gain de A est 4, sur la ligne Cassé. Colonne Moyen, c'est 4, sur la ligne Moyen. Colonne Cassé, c'est 3, sur la ligne Cassé. Puis on recommence ligne par ligne pour B, et l'on ne garde que les cases doublement soulignées.

Deux équilibres de Nash en stratégies pures, donc : (Moyen, Moyen) qui rapporte (4,4)(4, 4) et (Cassé, Cassé) qui rapporte (3,3)(3, 3). Le marché peut donc se stabiliser sur deux régimes : des prix tenus, ou une guerre des prix installée. Les deux sont stables, et la matrice ne dit pas lequel s'installera. Au passage, la stratégie Élevé est strictement dominée par Moyen pour chacun des deux joueurs (3>23 > 2, 4>14 > 1, 2>02 > 0) et peut être barrée. Mais une fois la stratégie Élevé retirée, plus rien ne tombe : ni Moyen ni Cassé ne domine l'autre, et l'élimination laisse quatre cases. C'est précisément pourquoi il fallait passer par les meilleures réponses.

Le faire faire par la machine

La méthode est mécanique, donc programmable, et c'est un bon exercice pour qui a suivi le parcours Python. Le code ci-dessous prend n'importe quelle matrice et en sort les stratégies dominées, les meilleures réponses et les équilibres. Remplacer MATRICE par une autre matrice et relancer : on obtient de quoi vérifier son propre soulignage.

main.py
Sortie
>_ Prêt à exécuter…
Un équilibre n'est ni unique, ni optimal, ni juste

Un jeu peut avoir zéro, un ou plusieurs équilibres de Nash en stratégies pures. Un équilibre peut être mauvais pour les deux joueurs (le dilemme du prisonnier). Et quand il y en a plusieurs, la théorie ne dit pas lequel sera joué : elle dit seulement lesquels sont stables. C'est une réponse plus modeste qu'on ne l'attend, et c'est exactement ce qu'il faut retenir.

Vérification rapideon peut se reprendre

1.Dans une case notée (3, 1), le 3 est le gain…

2.Un équilibre de Nash garantit…

3.Une stratégie strictement dominée…

4.Le dilemme du prisonnier a un équilibre de Nash qui n'est pas le meilleur résultat collectif. Que montre-t-il ?

Jeux à somme nulle

Un jeu est à somme nulle quand ce que l'un gagne, l'autre le perd : gA+gB=0g_A + g_B = 0 dans chaque case, où gAg_A et gBg_B sont les gains des deux joueurs. On n'écrit alors qu'un seul nombre par case, celui du joueur des lignes.

Jusqu'ici, chaque joueur cherchait sa meilleure réponse à ce que fait l'autre. Ici, une autre méthode apparaît, et il faut dire pourquoi on en change.

Dans un jeu à somme nulle, tout gain de l'un est exactement la perte de l'autre. Aucune case ne peut donc convenir aux deux, et il n'existe aucune entente possible : l'adversaire n'a pas seulement des intérêts différents, il a l'intérêt opposé. Supposer qu'il choisira toujours le coup le plus défavorable à l'autre joueur n'est plus une hypothèse pessimiste, c'est la seule hypothèse cohérente.

De là vient le changement de méthode. Plutôt que de répondre à un coup supposé, chaque joueur se demande ce qu'il peut se garantir quoi qu'il arrive.

Le joueur des lignes raisonne en maximin : pour chaque ligne il regarde son pire cas, puis choisit la ligne dont le pire cas est le meilleur. Il s'assure ainsi un gain plancher, que l'adversaire ne peut pas lui retirer. Le joueur des colonnes raisonne symétriquement en minimax : il choisit la colonne qui limite le mieux le gain maximal de l'autre.

Quand les deux valeurs coïncident, la case correspondante est un point selle : c'est l'équilibre de Nash du jeu, et la valeur commune est la valeur du jeu.

Pourquoi les deux valeurs coïncident quand elles coïncident

Le plancher que se garantit le joueur des lignes ne peut jamais dépasser le plafond que lui impose le joueur des colonnes : le maximin est toujours inférieur ou égal au minimax. Quand les deux sont égaux, aucun des deux joueurs ne peut faire mieux unilatéralement, et c'est exactement la définition d'un équilibre de Nash. Quand ils diffèrent, aucune case ne convient, et il faut passer aux stratégies mixtes.

Un jeu à somme nulle typique est celui de la sécurité informatique. Cette nuit, l'équipe de défense (A) ne peut renforcer la surveillance que d'une zone : le réseau, la messagerie ou les postes de travail. Un attaquant (B) choisit son mode d'attaque : intrusion, hameçonnage ou rançongiciel. Chaque case donne le bilan de la nuit pour la défense, en k€ : ce que la défense gagne, l'attaquant le perd.

Jeu à somme nullelignes : Acolonnes : B
A \ BIntrusionHameçonnageRançongiciel
Réseau
3
−1
2
Messagerie
2
1
4
Postes
5
0
−2

Souligner d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de A, ligne par ligne celui de B. Puis comparer.

Deux balayages suffisent à lire ce tableau : relever le plus petit nombre de chaque ligne, puis le plus grand de chaque colonne. Les pires cas des lignes valent 1-1, 11 et 2-2 : le maximin vaut 1, sur la ligne Messagerie. Les pires cas des colonnes, vus par l'attaquant, sont les maximums de chaque colonne, 55, 11 et 44 : le minimax vaut 1, sur la colonne Hameçonnage. Maximin == minimax =1= 1 : la case (Messagerie, Hameçonnage) est un point selle, et la valeur du jeu vaut 1.

La lecture métier est immédiate. Surveiller la messagerie garantit à la défense le meilleur plancher, quelle que soit l'attaque ; face à cette défense, l'hameçonnage est l'attaque qui limite le mieux les pertes de l'attaquant. Aucun des deux n'a intérêt à changer seul : c'est pour cela que le point selle est un équilibre.

Pas de point selle ne veut pas dire pas de solution

Quand maximin \neq minimax, il n'existe pas d'équilibre en stratégies pures, mais il en existe toujours un en stratégies mixtes, c'est le théorème de von Neumann. Voir plus bas.

Retour au fil rouge : décider sous incertitude

Retour à la matrice de Marc et Nicole. Les gains dépendent de pp, donc l'équilibre aussi. Il faut discuter.

Les meilleures réponses de Marc. Si Nicole joue y=50y = 50, les deux lignes lui donnent 150p50150p - 50 : il est indifférent. Si Nicole joue y=70y = 70, il compare 150p70150p - 70 (louer à 70) à 150p-150p (pas de location) :

150p70150p    300p70    p7300,23150p - 70 \geq -150p \iff 300p \geq 70 \iff p \geq \frac{7}{30} \approx 0{,}23

Cette inégalité se lit ainsi : payer 70 k€ devient préférable à subir la panne dès que le risque de ciel couvert dépasse 7/307/30, soit un peu moins d'une chance sur quatre.

Les meilleures réponses de Nicole. Face à x=50x = 50, elle compare son espérance 5055p50 - 55p au 00 qu'elle obtient sans location. Elle accepte tant que 5055p050 - 55p \geq 0, c'est-à-dire 55p5055p \leq 50, soit p50/55=10/110,91p \leq 50/55 = 10/11 \approx 0{,}91. Face à x=70x = 70, elle compare cette même espérance aux 1515 certains de la location à 70 : 5055p1550 - 55p \geq 15 donne 55p3555p \leq 35, soit p35/55=7/110,64p \leq 35/55 = 7/11 \approx 0{,}64. Plus le ciel menace, moins accepter 50 k€ lui rapporte, puisque le groupe tournera vraiment.

En croisant les deux listes :

  • p7/11p \leq 7/11 : Nicole accepte 50 dans les deux cas. Comme Marc est indifférent face à y=50y = 50, les équilibres sont (50,50)(50, 50) et (70,50)(70, 50), mais ils donnent le même résultat concret : location à 50 k€ ;
  • 7/11<p10/117/11 < p \leq 10/11 : deux équilibres, (50,50)(50, 50) et (70,70)(70, 70). Le risque est devenu assez élevé pour que Nicole tienne bon face à un Marc qui demande 70 ;
  • p>10/11p > 10/11 : la panne est quasi certaine, Nicole n'a plus aucune raison de céder. Équilibre unique (70,70)(70, 70).

Pour le vérifier, remonter à la matrice : placer le curseur de part et d'autre de 0,640{,}64, puis de 0,910{,}91, et demander à chaque fois la vérification. Les équilibres changent exactement à ces deux seuils. Pile sur un seuil, Nicole est indifférente et les équilibres des deux zones voisines coexistent : en p=7/11p = 7/11, il y en a trois.

Ce que dit le modèle

Plus le risque de panne est élevé, plus la position de négociation de Marc est faible. C'est contre-intuitif et c'est le vrai enseignement du cas : son besoin, quand il devient visible, devient l'argument de l'autre. D'où la valeur stratégique de consulter la météo avant d'ouvrir la négociation.

Le code ci-dessous construit la matrice et cherche les équilibres pour quelques valeurs de pp. Il suffit de modifier la liste des valeurs et de relancer.

main.py
Sortie
>_ Prêt à exécuter…

Et voici la lecture graphique : l'espérance de gain de Marc, selon pp, pour chacune de ses deux stratégies face à une Nicole qui insiste sur 70.

main.py
Sortie
>_ Prêt à exécuter…

Les deux droites se croisent en p=7/30p = 7/30. À gauche, Marc préfère renoncer à la location ; à droite, il préfère payer 70 k€.

Stratégies mixtes

Que se passe-t-il quand il n'y a pas d'équilibre en stratégies pures ? Personne ne peut se permettre d'être prévisible : il faut tirer au sort sa stratégie.

Définition

Une stratégie mixte est une loi de probabilité sur les stratégies pures d'un joueur. Un équilibre en stratégies mixtes est un couple de telles lois où aucun joueur ne gagne à changer la sienne.

Le calcul repose sur une observation qui surprend toujours :

Le principe d'indifférence

À l'équilibre, chaque joueur choisit ses probabilités de façon à rendre l'adversaire indifférent entre ses propres stratégies. Non pas pour maximiser son gain à lui directement, mais parce que si l'adversaire n'était pas indifférent, il jouerait une seule stratégie, et on ne serait plus dans un équilibre mixte.

Retour à la seconde matrice des fournisseurs. La stratégie Élevé est strictement dominée par Moyen pour les deux joueurs (3>23 > 2, 4>14 > 1, 2>02 > 0) : on l'élimine. Il reste un jeu 2 × 2 :

Matrice de gainslignes : Acolonnes : B
A \ BMoyenCassé
Moyen
4,4
2,3
Cassé
3,2
3,3

Souligner d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de A, ligne par ligne celui de B. Puis comparer.

Ce tableau ne se réduit plus. Colonne Moyen, A préfère Moyen, qui lui rapporte 4 contre 3 ; colonne Cassé, il préfère Cassé, qui lui rapporte 3 contre 2. Aucune ligne n'est meilleure partout : la bonne réponse de A dépend de ce que fait B, et réciproquement. C'est exactement la situation où être prévisible coûte cher.

Soit qq la probabilité que A joue Moyen. Pour que B soit indifférent :

  • gain de B s'il joue Moyen : 4q+2(1q)=2+2q4q + 2(1 - q) = 2 + 2q
  • gain de B s'il joue Cassé : 3q+3(1q)=33q + 3(1 - q) = 3

2+2q=32 + 2q = 3 donne 2q=12q = 1, soit q=1/2q = 1/2. Par symétrie du tableau, B joue Moyen avec la probabilité 1/21/2 également, et chacun obtient une espérance de 33. Traduit sur le marché : les deux fournisseurs alternent, un appel d'offres sur deux au prix moyen, sans que le concurrent puisse anticiper lequel.

main.py
Sortie
>_ Prêt à exécuter…

Ce jeu a donc trois équilibres : deux purs et un mixte. Le mixte n'est pas une curiosité. Le théorème de Nash garantit qu'un jeu fini possède toujours au moins un équilibre, éventuellement en stratégies mixtes, et c'est lui qui prend le relais quand aucune case n'est stable.

Vérification

Vérification rapideon peut se reprendre

1.Un jeu n'a aucun équilibre de Nash en stratégies pures. Que conclure ?

2.À l'équilibre en stratégies mixtes, chaque joueur choisit ses probabilités pour…

3.Une stratégie strictement dominée peut-elle apparaître dans un équilibre de Nash ?

4.Dans un jeu à somme nulle, que devient le gain de l'un quand l'autre gagne ?

À calculer soi-même

Maximin et minimax se lisent par deux balayages, et la valeur du jeu est le nombre où les deux se rejoignent. Les poser à la main est le seul moyen de ne plus confondre les deux sens de lecture.

Lire un jeu à somme nulle

  • 1.

    Sur la matrice de la nuit de sécurité, les pires cas des trois lignes valent −1, 1 et −2. Combien vaut le maximin ?

  • 2.

    Les maximums des trois colonnes valent 5, 1 et 4. Combien vaut le minimax ?

  • 3.

    Ces deux valeurs coïncidant, combien vaut la valeur du jeu ?

  • 4.

    Sur un autre jeu à somme nulle, de matrice 3 et −1 sur la première ligne, −2 et 2 sur la seconde, combien vaut le maximin ?

  • 5.

    Combien vaut le minimax de ce second jeu ?

  • 6.

    En stratégies mixtes sur ce second jeu, le joueur des lignes joue sa première ligne avec la probabilité pp qui égalise ses deux espérances. Combien vaut pp ?

Le second jeu montre pourquoi les stratégies mixtes existent. Maximin vaut 1-1 et minimax vaut 2 : aucune case ne convient aux deux joueurs, et il n'y a donc pas d'équilibre en stratégies pures. Le théorème de von Neumann garantit qu'il en existe toujours un en stratégies mixtes, et le calcul ci-dessus le trouve.

Où la démarche dérape

Un équilibre trouvé correctement, et pris pour ce qu'il n'est pas.

Un équilibre qu'on croit optimal

Une seule étape est fausse. Désigner laquelle.

Dans un dilemme du prisonnier, trahir est une stratégie dominante pour les deux joueurs, et l'équilibre de Nash rapporte 2 à chacun. Coopérer tous les deux rapporterait xx à chacun. On cherche le gain que les joueurs obtiennent réellement.

Exercices type

Dans la guerre des prix entre les deux fournisseurs (première version), montrer que Cassé est dominante pour A

Ligne Cassé : (4,5,3)(4, 5, 3). Ligne Moyen : (3,4,2)(3, 4, 2). Ligne Élevé : (2,1,0)(2, 1, 0).

Colonne par colonne : 4>3>24 > 3 > 2, 5>4>15 > 4 > 1, 3>2>03 > 2 > 0. Cassé rapporte strictement plus que les deux autres dans chaque colonne, donc quelle que soit la décision de B : elle est strictement dominante.

Le tableau étant symétrique, Cassé est aussi dominante pour B. L'unique équilibre est (Cassé, Cassé), qui rapporte (3,3)(3, 3), alors que (Moyen, Moyen) aurait donné (4,4)(4, 4).

Un joueur peut-il avoir deux stratégies dominantes ?

Non, pas au sens strict. Si SS domine strictement toutes les autres et TT aussi, alors SS rapporte strictement plus que TT et TT strictement plus que SS : contradiction.

La dominance faible (avec \geq au lieu de >>, et au moins une inégalité stricte) est plus souple, et le fil rouge en donne un exemple. Face à y=50y = 50, les deux stratégies de Marc rapportent le même gain ; face à y=70y = 70, écrire 70 rapporte plus dès que p>7/30p > 7/30. Pour p>7/30p > 7/30, x=70x = 70 est donc faiblement dominante : jamais moins bonne, parfois meilleure. Pour p<7/30p < 7/30, c'est x=50x = 50. Les deux ne rapportent exactement la même chose partout qu'en p=7/30p = 7/30.

Combien d'équilibres de Nash peut avoir un jeu 2 × 2 en stratégies pures ?

Tant qu'aucun joueur n'est indifférent entre deux cases qu'il compare, zéro, un ou deux.

  • Zéro : l'audit inopiné (le jeu de « pile ou face », matching pennies), où le contrôleur veut tomber au même moment que l'écart, et l'équipe contrôlée veut l'éviter.
  • Un : le dilemme du prisonnier.
  • Deux : les jeux de coordination, comme la seconde matrice réduite du chapitre.

Trois ou quatre ne sont possibles qu'avec des égalités de gains. Le fil rouge en donne un cas : en p=7/11p = 7/11, Nicole est indifférente face à x=70x = 70, et (50,50)(50, 50), (70,50)(70, 50) et (70,70)(70, 70) sont tous trois des équilibres. Quatre équilibres demandent qu'aucun des deux joueurs ne puisse jamais gagner à changer, par exemple quand tous les gains sont égaux.

En comptant les mixtes, un jeu de coordination à deux équilibres purs en a trois au total.

Le fil rouge avec p = 0,3 : quels sont les équilibres ?

0,3<7/110,640{,}3 < 7/11 \approx 0{,}64, donc Nicole accepte 50 quelle que soit la proposition de Marc.

Marc étant indifférent face à y=50y = 50, les équilibres sont (50,50)(50, 50) et (70,50)(70, 50). Dans les deux cas le résultat concret est identique : location à 50 k€, Marc gagne 150×0,350=5150 \times 0{,}3 - 50 = -5 et Nicole 5055×0,3=33,550 - 55 \times 0{,}3 = 33{,}5.

Marc perd 5 k€ en espérance par rapport à la référence « ni panne ni dépense ». Mais sans location il perdrait 150×0,3=45150 \times 0{,}3 = 45 k€ : la location lui fait gagner 40 k€ par rapport à cette option. Un gain négatif ne dit pas qu'une décision est mauvaise, il dit seulement où se trouve la référence.

L'audit inopiné : un contrôleur qualité (A) passe le matin ou le soir ; une équipe (B) saute une étape de procédure le matin ou le soir. A gagne 1 s'il tombe sur l'écart, B gagne 1 sinon. Trouver l'équilibre.
Matrice de gainslignes : Acolonnes : B
A \ BMatinSoir
Matin
1,−1
−1,1
Soir
−1,1
1,−1

Souligner d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de A, ligne par ligne celui de B. Puis comparer.

Aucun équilibre pur, et le dessin le dit : aucune case ne porte les deux soulignages. Si le contrôleur passe toujours le matin, l'équipe triche le soir ; s'il passe toujours le soir, elle triche le matin. Toute habitude se fait exploiter.

Soit qq la probabilité que A passe le matin. Gain de B s'il triche le matin : q+(1q)=12q-q + (1 - q) = 1 - 2q. S'il triche le soir : q(1q)=2q1q - (1 - q) = 2q - 1. Indifférence : 12q=2q1    q=1/21 - 2q = 2q - 1 \iff q = 1/2.

Par symétrie, B choisit le matin avec la probabilité 1/21/2. Chacun tire au hasard, comme à pile ou face, et l'espérance de gain est nulle pour les deux. C'est le seul équilibre du jeu, et c'est la raison pour laquelle un audit sérieux est tiré au sort : un calendrier prévisible ne contrôle rien.

Pourquoi Marc a-t-il intérêt à consulter la météo avant d'ouvrir la négociation ?

Parce que la structure de l'équilibre change au passage de p=7/11p = 7/11. En dessous, il obtient le prix de 50 k€ ; au-dessus, Nicole peut tenir bon à 70 k€.

Connaître pp lui dit dans quel jeu il se trouve, donc s'il peut se permettre d'annoncer 50 en espérant que Nicole cède. C'est le sens de la modélisation : elle ne fabrique pas la décision, elle indique quelle information a réellement de la valeur, ici, une prévision météo qui ne coûte rien.

La méthode

  1. Identifier les joueurs et leurs stratégies avant tout calcul. Deux joueurs, deux ou trois stratégies chacun : le tableau doit tenir sur trois lignes.
  2. Choisir une référence pour les gains et l'écrire. Tous les gains s'y rapportent, sans exception.
  3. Écrire l'espérance case par case quand il y a du hasard, en séparant explicitement les scénarios (pp et 1p1 - p).
  4. Chercher les stratégies dominées en premier : chaque élimination divise la taille du problème.
  5. Souligner les meilleures réponses, colonne par colonne pour les lignes, ligne par ligne pour les colonnes. Les cases doublement soulignées sont les équilibres.
  6. Discuter selon le paramètre s'il y en a un : écrire les inégalités, les résoudre, et donner les intervalles de pp avec l'équilibre correspondant.
  7. Conclure en français. « L'équilibre est (70,70)(70, 70) » ne vaut rien sans « c'est-à-dire que Nicole tient bon et que Marc paie le prix fort, parce que le risque de panne le prive de sa marge de négociation ».

Synthèse

  • Un jeu = joueurs + stratégies + gains. On y entre dès que le gain de l'un dépend du choix d'un autre.
  • La matrice des gains s'écrit (gain du joueur des lignes, gain du joueur des colonnes). Construire cette matrice est 80 % du travail.
  • Un gain se mesure par rapport à une référence explicite, la même dans toutes les cases.
  • Une stratégie dominante rapporte plus quel que soit l'adversaire : on élimine les dominées d'abord.
  • Équilibre de Nash : personne ne gagne à dévier seul. Méthode des soulignements, systématique.
  • Un équilibre n'est ni unique, ni forcément bon pour les joueurs (dilemme du prisonnier).
  • Somme nulle : maximin == minimax \Rightarrow point selle, et cette valeur commune est la valeur du jeu.
  • Sous incertitude, les gains deviennent des espérances et l'équilibre se discute selon pp.
  • Stratégies mixtes : on choisit ses probabilités pour rendre l'adversaire indifférent. Il en existe toujours un (théorème de Nash).
  • Toute position est gagnante ou perdante ; on les détermine en remontant depuis la fin de partie, et le bon résultat est le critère qui les distingue, pas la liste.
  • Information incomplète : les types possibles de l'adversaire, pondérés par une croyance, ramènent le problème à une espérance.

Et ensuite

Tout ce chapitre a supposé que les deux joueurs décident au même instant. Jeux séquentiels et information incomplète lève cette hypothèse : l'un parle en premier, l'autre répond en sachant, et la matrice cède la place à un arbre.

Il a par ailleurs raisonné « en fonction de pp », cette probabilité de panne posée sans jamais être calculée. Elle ne tombe pas du ciel : elle se déduit d'un modèle, et Lois discrètes et analyse de risque installe les quatre lois qui la produisent.

Mettre en pratique